Les réactions

Réaction d’Anne Muxel

Spécialiste du rapport des jeunes à la politique, Anne Muxel est directrice de recherches CNRS en science politique au CEVIPOF. Elle est l’auteure notamment de Les Jeunes et la politique (Hachette, 1996) et d’Avoir vingt ans en politique : les enfants du désenchantement (Seuil, 2010).

Quelle est votre appréciation générale de la démarche de la Fabrique citoyenne ?

La démarche de la Fabrique citoyenne correspond pleinement aux attentes des jeunes dans leur volonté de trouver des formes d’articulation entre les exigences de la démocratie représentative et la recherche de nouvelles formes de participation. Les propositions mêlent ces deux registres de la participation démocratique des citoyens de demain. Les jeunes montrent bien qu’ils ont le souci de l’élection comme base de la représentation démocratique, mais ils cherchent en même temps d’autres instances, d’autres formes de concertation, faisant appel aux rouages de la démocratie participative. Ils tablent notamment sur la participation de la société civile ou sur les assemblées de  représentants de citoyens.

De manière générale, comment pourrait-on mieux tenir compte des attentes de la jeunesse en termes de participation citoyenne ?

Toutes les instances de concertation qui peuvent permettre d’enregistrer les préoccupations de la jeunesse sont les bienvenues. Mais il importe de veiller à ce que celles-ci ne fassent pas se rassembler uniquement des jeunes en étude, pour tenir compte également des jeunes en emploi ou des jeunes déscolarisés, généralement plus silencieux. Les différentes jeunesses doivent pouvoir être entendues.
Il reste utile également de sensibiliser les jeunes au vote afin qu’ils ne désinvestissent pas cet outil majeur de décision, quel que soit le scrutin. Si l’on prend les élections européennes par exemple, les jeunes ont peu participé (3 sur 10). Il y a là un hiatus à combler entre une Europe culturelle, vécue et acceptée, et une Europe citoyenne et politique, encore peu investie.

Quelle est votre réaction par rapport aux propositions formulées ? Sont-elles révélatrices d’un certain état d’esprit de la jeunesse, en termes de valeurs notamment ?

La richesse des propositions confirme le fait que le champ politique n’est pas désinvesti par les jeunes. J’ai été frappée par le fait que ces enfants d’une crise récurrente n’affichent pas de pessimisme dans leur analyse et n’ont pas choisi les voies du renoncement. Il y a derrière leur façon de décrypter les questions économiques, européennes et éducatives une vitalité, une inventivité et une certaine croyance dans le politique et l’action publique qui méritent d’être pointées.
À travers les propositions, se retrouve le souci qu’ont les jeunes générations d’un alliage entre les valeurs universalistes de souci de l’égalité, de justice sociale, avec des préoccupations plus pragmatiques et réalistes quant à la nécessité de s’adapter à la nouvelle échelle de l’économie globalisée. Ils n’opèrent pas de remise en cause de la société mais affichent un grand souci de régulation et de justice par l’approfondissement des voies démocratiques.

Réaction de Loïc Blondiaux

Professeur au département de science politique de l’université Paris-I Sorbonne, Loïc Blondiaux travaille sur les transformations contemporaines de la démocratie. Il est l’auteur notamment de La Fabrique de l’opinion. Une histoire sociale des sondages (Seuil, 1998) et du Nouvel Esprit de la démocratie. Actualité de la démocratie participative (Seuil, 2008).

Quelle appréciation donneriez-vous de l’expérience de la Fabrique citoyenne ?

Il s’agit d’un dispositif qui se rapproche de ce que l’on appelle dans le vocabulaire des spécialistes les « mini-publics », qui consiste à réunir un groupe de citoyens pour délibérer autour d’une question et produire un avis. Leur légitimité diffère de celle des acteurs organisés et le type d’avis qu’ils produisent diffère radicalement de celui que produirait un sondage. Ces formes nouvelles de participation sont en général mises en place par les autorités publiques. L’originalité de la Fabrique citoyenne est que l’initiative vient de la société civile, ce qui constitue une nouveauté assez remarquable en France.

Dans quelle mesure ces dispositifs peuvent-ils contribuer à l’amélioration des prises de décision ?

Ces dispositifs produisent une opinion portée par des citoyens qui ont bénéficié d’un temps d’information et de délibération préalable, ce qui la distingue d’une opinion spontanée ou nourrie uniquement par les médias. On peut considérer de ce point de vue qu’elle possède une valeur et une force démocratique particulières. Il s’agit de faire entendre le point de vue informés de citoyens concernés mais non engagés a priori dans une question, ce qui peut être essentiel dès lors que le débat est capté par les experts et les groupes d’intérêt. En contrepartie, cet avis a été construit dans des conditions très particulières, qui éloignent de l’ordinaire du débat politique. La question qu’il faut se poser est celle de la reconnaissance par les autres acteurs de la spécificité et de la légitimité d’un tel point de vue, ce qui n’est jamais acquis, en particulier dans un pays comme la France. Je vois aussi dans le cas de la Fabrique citoyenne un dispositif d’interpellation du politique qui ne pourra pas faire comme si ce point de vue ne s’était pas exprimé et qui se trouve en quelque sorte contraint, du fait de l’influence du collectif qui le porte, de se positionner par rapport à lui.

Quel est votre sentiment général à l’égard des propositions qui ont été formulées ?

Le reproche fait en général à ce type d’avis est celui d’une relative prudence des choix exprimés ou des solutions préconisées. C’est le danger de l’eau tiède. Le risque est que la recherche du consensus et que l’absence de positionnement politique préalable des participants conduisent à des résultats qui ne soient pas marqués. En l’occurrence, les propositions issues de la Fabrique citoyenne proposent un dosage entre des déclarations de principe, consensuelles, et des propositions affirmées, très précises pour certaines d’entre elles. Par exemple, la suppression des notes à l’école primaire, le développement de l’actionnariat salarié ou le plafonnement des dividendes sont des positions qui me semblent aller au delà de l’opinion médiane et révéler un véritable engagement des participants.

Réaction d’Hamou Bouakkaz

Adjoint au Maire de Paris, chargé de la démocratie locale et de la vie associative, Hamou Bouakkaz est venu à la rencontre des participants de la Fabrique citoyenne pour découvrir ce projet et échanger avec eux. Il livre ses impressions sur cette expérience.

Quelles sont vos impressions générales par rapport à cette démarche de la Fabrique citoyenne ?

Tout ce qui contribue à recueillir des avis motivés de citoyens pour fabriquer de la décision publique et de l’avenir est bon. Le fait que la démarche ait été conçue avec de la méthode, de la rigueur et une forme d’évaluation de la pratique, sont des adjuvants qui font qu’elle est prometteuse. Mais il faut lui donner une chance de se poursuivre.

Que retirez-vous de l’échange que vous avez eu avec les participants de la Fabrique citoyenne ?

J’ai été frappé par la très grande attention de l’assemblée, tout en trouvant qu’il y avait une forme de réserve, de retenue, peut-être parce qu’il y a un préjugé qui dit que l’élu est plus ou moins un sachant et que l’on a eu du mal, malgré l’organisation, à se mettre au même niveau. Mais globalement j’ai trouvé l’échange intéressant, j’ai vu des gens sérieux et en même temps investis, conscients de ce qu’ils allaient produire. Ce n’est pas rien de faire des propositions pour les candidats à l’élection présidentielle.

Qu’auriez-vous envie de donner comme conseil à ces jeunes dans l’élaboration de leur décision et dans la suite de la construction de leur parcours politique ?

C’est le seul cas où je conseillerais de redoubler. Il faut s’autoriser à participer à des processus démocratiques et faire en sorte que cela fasse partie d’un cursus de formation. La formation à la citoyenneté c’est une école de vie, une façon d’habiter et de créer le pays dans lequel on vit, dans un monde qui est complexe, à la fois lourd de périls et riche d’opportunités. Cette génération doit avoir une culture de l’université citoyenne permanente.

Quels leviers pourrait-on imaginer pour permettre une plus grande participation des jeunes, et au-delà de tous les citoyens, pour être partie prenante des décisions ?

Il y a un foisonnement d’initiatives éparses qui visent à recueillir les avis des gens. Il y a déjà  moins d’initiatives pour faire monter les gens en capacitation citoyenne, avec une démarche qui concilie la verticalité du sachant vers ceux qui apprennent et l’horizontalité de l’échange des expertises d’usage. C’est cela qu’il faut développer, ce que j’essaie de faire à Paris par le biais de l’université populaire de la citoyenneté active dont les premiers modules commencent à se déployer au carrefour des associations parisiennes et à l’hôtel de ville de Paris.

Un mot de conclusion ?

Un souhait, celui de vous retrouver régulièrement pour continuer à fabriquer de la citoyenneté après les élections présidentielles, sur des enjeux sociétaux comme le travail, la transmission, la ville, la démocratie. Il y a énormément de chantiers à explorer avec une fabrique citoyenne en marche. Maintenant que les méthodes ont été rodées, il faut continuer à travailler.

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